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Faille 195 x 130 cm

 

Isabelle Grangé,

Une invocation du paysage


   

  

Certains peignent, ou écrivent, pour faire (sa)voir ce qu'ils ont en tête. D'autres, plus radicalement, pour (sa)voir ce qu'ils ont dans la tête.

Isabelle Grangé est de ces artistes qui peignent pour découvrir, premiers servis, premiers surpris, ce qu'ils ont peint. C'est même avec une jubilation gourmande qu'elle savoure l'acte de peindre, ce qu'elle appelle elle-même, comme beaucoup de peintres : la « cuisine ». Métaphore point si triviale et plus éclairante qu'il n'y paraît.

Le réel habituel, le monde normal, sont des plats surgelés, conditionnés, que l'on nous ressert quotidiennement, et dont nous ne connaissons que trop bien le goût depuis si longtemps devenu fadeur. Pour en sortir, une seule solution : faire sa cuisine soi-même. Ça s'appelle l'art. Ainsi seulement peut-on parfois savourer une réalité autrement accommodée.

Et d'être la première à goûter, en les essayant, ses nouvelles recettes de pigments, de liants, de terres et de vernis, n'entre pas pour rien dans le plaisir de peindre d'Isabelle Grangé.

Les paysages, les mondes qu'elle nous montre ne lui préexistaient pas. Elle ne les restitue pas, mais les suscite, par une suite d'opérations dont elle ne maîtrise d'ailleurs pas la totalité. Elle laisse respectueusement leur part de jeu aux lois physiques, chimiques, et à toutes les turbulentes pirouettes du chaos. Où serait d'ailleurs le charme (c'est-à-dire le chant magique) si ne survenaient l'imprévu, l'accident, le précipité ? Où serait l'aventure du regard si l'œuvre n'était que la collection de décisions conscientes et laborieuses ?

Isabelle Grangé ne peint pas des paysages, elle fait venir des paysages. D'où ? Aussi bien de ses propres tréfonds, de ses souvenirs, émotions, rêves et autres voyages, que de ceux de la matière elle-même, de ses lois opaques, de ses denses énigmes, de ses lourds secrets. Mais ces mondes, aussi convaincants, aussi présents, ne viennent évidemment pas tout seuls.

Il a fallu les appeler. Et il y a fallu de l'énergie, du savoir, du savoir-faire, du non-savoir et du non-faire aussi, et même un peu de transe.

Isabelle Grangé suscite son monde comme un médium invoque un esprit ou un shaman son allié. Et il n'est d'ailleurs pas surprenant qu'elle soit intéressée à ces domaines, certes flous, mais, ô combien présents et puissants, de l'expérience humaine.

Probablement même est-ce là, cette approche quasi médiumnique de son travail, qui éclaire son matiérisme d'une lumière si peu matérialiste, en même temps que ses paysages d'une aura presque astrale.

Souvent trop timides, les regards aiment à trouver quelques panneaux indicateurs, pour commencer leur voyage en ces espaces de peinture.

Puissent donc ces petites notes, prises dans la découverte de ces œuvres, être de premières pistes, mais n'être que les premières :

Tremblantes stèles de lumière ou de ténèbres pures, dressées comme reproches face à des paysages qui les mélangent.

Verticales incertaines comme souvenirs d'humain.

Sur une feuille, le dessin d'une coquille fossile. Elle m'en dit moins sur la préhistoire du monde que sur celle du regard.

Abstraction lyrique : il n'aimerait certainement pas ça toujours, ni même trop longtemps, mais quel plaisir prend le regard à faire parfois quelques brasses dans les houles de l'incertain !

Espaces rongés, horizons rognés sur la nuit intérieure. Ecoute des sources sombres, contemplation dans la pénombre, méditation au bord des failles.

Zazen * en lisière de gouffres.

 

 

 

Gérard Barrière

 

Paris, le 6 octobre 1993 

  

 


 

* Zazen : Dans le bouddhisme zen, position assise, posture de tranquillité.

 

 

 

 

 

 


 


 

Texte de Gérard Barrière,  Une invocation du paysage      

Site de Gérard Barrière

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